Débat autour d’un portrait

EMILIA Portugal 1982
Ma chère, très chère Emilia. Je ne sais pas si je dois te plaindre ou t’admirer.
J’aimerais tellement pouvoir te protéger de la vie.
Certaines photographies pourraient appartenir au domaine de l’art suite au débat qu’elles ont généré. Dans le cas de ce portrait de Johnny Collangette, il a provoqué des échanges et des avis divergents, lors d’expositions et de présentations sur des forums en ligne. Il soulève au passage le problème du droit à l’image.
Pour cette photographie j’avais l’autorisation verbale depuis au moins quinze ans de la modèle, Emilia. Je l’ai exposée de nombreuses fois, elle est sur mon site, mais les choses ont changé très récemment : pour préparer cette interview (voir l’interview complète du photographe Johnny Collangette) je lui ai demandé si nous pouvions publier cette photo, et apparemment elle n’y tient plus… Elle trouve ça « malsain ».
Le problème est plus profond que cela, je crois qu’elle m’en veut personnellement. Peut-être une forme de vengeance ou une manière d’effacer le passé, je ne sais pas. Aujourd’hui elle approche de la quarantaine et a elle-même des enfants.
Qu’est ce qui vous pousse à continuer à la montrer ?
L’acceptation de cette image depuis quinze ans, le fait qu’elle a toujours aimé cette photo et qu’il n’y ait jamais eu de problème, me poussent à continuer à la montrer. Nous ne sommes pas dans un contexte de débat de représentation de la personne. Elle était très jeune, elle posait, aujourd’hui elle a 37 ans et ce n’est plus la même personne, elle est méconnaissable et le portrait ne lui porte donc pas atteinte, visuellement il y a prescription.
Au-delà de ça, j’ai tout fait dans cette photo, je lui ai demandé de poser de telle façon, j’ai fait le cadrage, le développement… concernant les droits, je considère que cette photo m’appartient.
Ce portrait vous appartient, mais si la modèle avait été nue, tiendriez-vous le même discours ?
Elle est à demi-nue et même si on voit très légèrement son anatomie, de par sa position on ne peut pas dire que ce soit un nu. Parler d’érotisme serait vraiment tendancieux, c’est une jeune fille de 11 ans…
Si vous montrez une photo, vous ne pouvez pas empêcher le spectateur de penser ce qu’il veut. Vous vous sentez responsable de cette image ?
Oui, mais pour moi je montre une petite fille que j’adorais, que je considérais comme ma petite sœur, et rien de tendancieux. Moi je trouve ce portrait décent, il n’y a pas de provocation.
Cette tenue, on ne l’imagine pourtant pas portée à la plage ou dans une maison par une jeune fille de onze ans. C’était pour la pause ?
Oui, la photo je la voyais comme ça. A l’époque je regardais beaucoup Sieff, il y avait beaucoup de modèles qui posaient nues, il y a surement un enchainement logique dans ma vision. Le choix du grand angle me semble justifié aussi, je voulais montrer à l’époque cette disproportion dans le corps et les jambes de la jeune fille entre l’adolescence et l’enfance.
Est-ce que le vrai sujet finalement n’est pas la décence des conditions photographiques contre l’indécence du regard du public ?
Oui, et le degré d’indécence du public s’est accentué aujourd’hui avec tout ce qui nous est montré à voir, l’accessibilité et les problèmes de droit à l’image. Je crois qu’on se pose des questions aujourd’hui qu’on ne se posait pas il y a 25 ans. Les photographies de David Hamilton par exemple, et en particulier celles de jeunes filles à peine pubères, aujourd’hui ça passerait très mal. A l’époque j’ai l’impression qu’il y avait une connotation romantique et pas directement sexuelle.
De ma part, il y a dans cette photo un énorme respect, elle me regardait droit dans les yeux, elle osait poser de manière légèrement impudique juste pour mon portrait. Cela évoque une grande complicité et beaucoup de pudeur pour moi. Encore une fois il ne faut pas oublier le contexte, c’était il y a 25 ans au Portugal, avec ce que ça comporte de décalage par rapport à maintenant.
Le titre et le petit mot qui va avec le portrait, vous pouvez nous l’expliquer ?
Cette jeune fille, quelques années après, s’est intéressée à la photographie, elle a été modèle et a posé pour des photographes. La vie ensuite l’a beaucoup changée, et c’est dommage car il aurait suffit qu’elle reste dans ce milieu et elle aurait pu avoir un travail un peu artistique. Voilà pourquoi j’ai tenu à accompagner la photo de ces quelques mots.
Est-ce que vous avez le sentiment que cette photographie se rapproche d’une œuvre artistique avec la naissance de son histoire, d’un débat, de ses détracteurs et de ses défenseurs ?
Vaste sujet !
Je n’ai pas la prétention d’affirmer que mes photos soient des œuvres, juste des témoignages. Pour la photo qui nous intéresse, je dirais qu’elle appartient maintenant au passé et que ce passé a le mérite d’avoir existé et elle en est le témoin.
La photographie est un art et surtout un moyen d’expression, alors je tente de m’exprimer à ma façon et j’ajoute des textes à mes images pour situer l’impression du moment.
Concernant le droit à l’image nous nageons en plein délire. La France est un des pays les plus stricts à ce niveau. Je ne me vois pas demander une autorisation aux personnes rencontrées dans la rue, ça casserait toute la magie de l’instant.
Je préfère continuer dans ma voie en échangeant cette complicité contre un sourire.
Propos recueillis par RD
Lien vers le site personnel de Johnny Collangette
Voir aussi l’article sur le photographe Johnny Collangette sur Lesphotographes.com


