Johnny Collangette, l’instant privilégié

Prendre des photos est une activité presque centenaire. Amateurs, artistes, les photographes qui comme Johnny Collangette font de leur souvenirs des images qu’ils exposent, ont tous la même vocation : marquer leur passage et partager leur sensibilité.

LE MIME DE MONTMARTE Paris 2008
Mon ami Bernard.
Nous nous connaissons depuis 30 ans.
Il exerce la profession de mime dans la rue.
Un artiste dans l’âme, nous nous comprenons toujours aussi bien.
Que recherchez-vous dans la pratique de la photographie ?
Je fais très peu de photographie, je ne cherche pas à me distinguer. Mon unique but est de pouvoir partager un instant privilégié. Quand je me sens bien dans un endroit ou avec quelqu’un, je voudrais que cet instant dure et j’essaie d’en conserver une trace. Ma finalité serait de collectionner et d’additionner tous ces petits instants pour en faire une vie, en ne gardant que les meilleurs moments. On peut même dire que c’est de la photo souvenir, ça reviens à çà finalement. Je ne cherche pas à montrer le « beau », cela ne m’intéresse pas. J’ai besoin de transmettre une vision de ce que j’ai vécu au-delà de l’esthétisme.
D’ailleurs je ne me force pas beaucoup, car j’ai une mémoire sélective et un mal fou à me rappeler des choses fâcheuses.
Je sors rarement pour m’adonner à la photographie, et en voyage je fais peu de photos. Parfois même il faut que je me force, sinon je peux passer plusieurs jours dans des endroits merveilleux sans prendre de photos. Si je ne trouve pas de sujet ou d’émotion, je ne ramènerai pas de souvenir photographique.

TEMPÊTE Portugal 1989
Jour d’hiver, jour pluvieux. Une image rapide.
Le vent n’incitait pas vraiment à la méditation, et pourtant !
Mes amis aiment cette image, tant mieux.
Depuis combien de temps faites vous de la photo ?
J’ai commencé à faire du tirage noir et blanc dans un club photo en classe de sixième, je n’appelle pas vraiment çà « faire de la photo » mais çà m’a probablement permis de commencer à comprendre le procédé. J’ai aujourd’hui 48 ans et depuis tout ce temps j’ai pratiqué avec des pauses, parfois longues. A une époque j’exposais à la Fnac, ça marchait un peu. J’avais été sélectionné pour faire une exposition nationale, mais il fallait que je présente des grands tirages, et j’étais en plein déménagement. Je n’avais pas mon labo personnel à disposition, donc j’ai abandonné. J’avais vraiment un peu lâché suite à çà … J’avais même travaillé pendant deux ans dans la photo de mariage et ça m’avait un peu dégouté.
Mais depuis trois ou quatre ans, je retrouve vraiment ce que je cherchais au départ et j’ai un vrai plaisir à faire de la photo.

L’HOMME AU JOURNAL Portugal 1987
Je crois que c’était à Viana, au nord de Porto.
Ce vieux monsieur “très classe” attirait mon attention.
Une photo rapide, spontanée.
Votre métier ?
Depuis quatre ans je travaille avec des enfants handicapés, je suis tombé dans ce boulot par hasard et en fait j’aime bien, je me sens utile. Je passe mes journées avec eux, je les accompagne à l’école, chez le médecin, à leur rendez-vous, aux sorties, etc. J’ai pas mal de vacances presque calquées sur les vacances scolaires, j’y trouve mon compte car ça me permet évidemment de faire des choses pour moi. Avant j’ai été pendant vingt ans dans la musique, ensuite j’ai fait quelques études d’infographie à Paris qui m’ont conduit à travailler un an et demi dans une « boite de com ». Ça ne m’a vraiment pas plu.

TROMPETTE Portugal 2006
Le groupe “Os Azeitonas” tournait un clip au bord du Douro à Porto.
Je trouve le son de cet instrument particulièrement sensuel.
Quelle est votre actualité ?
Je viens d’avoir un portrait et cinq pages de photos publiés dans le magazine « Vivre en Val d’Oise », qui regroupe un peu tout ce qui se fait de culturel dans cette région. Ce qui est génial c’est que je n’y suis pour rien, ils ont fait ça tout seuls.
Et puis mon exposition récente à Cergy Pontoise. J’aime bien venir en tant que visiteur à mes propres expositions pour écouter les commentaires des gens qui passent et qui regardent mes photos.
J’ai également une importante exposition en préparation pour Novembre 2009. Plus de 150 m2 pour moi tout seul, un nouveau défi.
Vous avez une ambition pour ces photos ?
Pas vraiment non, pas d’ambition particulière.

LES MAINS DE MARBRE 2008
Lors d’une balade à Chantilly, je remarquais une statue dont les mains semblaient implorer un pardon pour des actes inavouables.
Qu’est ce que vous voudriez qu’elles deviennent ces photos après votre disparition ?
J’aimerais que mes proches imaginent l’émotion que j’ai pu avoir au moment où j’ai pris ces photos. Un témoignage en fait, c’est ce que je voudrais qu’il reste. L’instant privilégié, l’émotion …
J’ai quand même une ambition qui serait de constituer un livre, ça me tient à cœur. C’est un projet éventuel pour la fin de l’année ou le début de l’année prochaine. Ce serait une collaboration avec l’imprimeur qui prendrait en charge le coût de l’imprimerie et la maison d’édition qui gérerait la partie commerciale.

BALUSTRADE Le Crotoy 2004
Il avait neigé la veille et les routes étaient impraticables.
Au petit matin le soleil fît son apparition.
Quelques rares promeneurs s’aventuraient sur la plage.
Vous ressentez un vrai plaisir à voir les gens regarder vos photographies lors de vos expositions, de l’édition d’un livre. En cela vous vous distinguez d’un amateur qui ferait de la photo uniquement pour lui-même. Que diriez-vous sur cette démarche « d’exhibition » artistique ?
Cette démarche tourne autour du plaisir bien sûr. Mon premier plaisir est de retrouver souvent les mêmes adjectifs dans la bouche des gens pour décrire mon travail. Je retrouve souvent « nostalgie » et « sensibilité ».
Vous avez une nostalgie justement, concernant ces moments que montrent vos photos ?
Oui bien sûr, il y a en a quand même quelques unes qui datent un peu…
C’est une nostalgie avec sa part de tristesse ?
Je vais prendre la comparaison avec une langue que je pratique un peu, le portugais, car je vais souvent là-bas. Il y a un mot qui existe dans cette langue et qui n’existe pas en français c’est la « saudade ». C’est une nostalgie avec un regard sur le passé, une tristesse presque savoureuse je dirais, du plaisir dans la tristesse. Ce n’est pas très loin de la mélancolie et je pense que c’est plutôt ce que je retrouve dans mes photos.
Mais pour moi ce n’est pas de la nostalgie au sens du regret du passé. C’est par contre ce que déclenchent mes photos comme sentiment auprès de certaines personnes qui les regardent. Dans tous les cas, si ma photographie peut déclencher des sentiments auprès des gens, c’est déjà pas mal.
Ce que j’ai remarqué aussi, c’est que ces photos accrochent beaucoup plus les femmes que les hommes. Je ne l’explique pas vraiment…

SÉVÉRINO France 1985
Un très vieil ami.
J’avais relevé le défit de le photographier sans qu’il fasse ses éternelles grimaces, pari tenu.
Est-ce que ce n’est pas la sensibilité que vous mettez vous-même dans ces photos ?
Oui peut-être. Moi j’ai été élevé dans un milieu très féminin et j’ai toujours été entouré de femmes. Mon grand frère est parti très tôt de la maison et j’ai vécu avec ma mère divorcée et mes deux sœurs. Aujourd’hui j’ai une femme et une fille, j’ai également beaucoup d’amies… J’ai plus d’affinité avec les femmes et c’est probablement pour cela qu’une certaine sensibilité se retrouve dans mon travail artistique.

SUR LE BOSPHORE Turquie 2008
Un lieu enchanteur où tout incite au voyage.
Ici les rêves les plus fous deviennent réalité.
Vous partagez également beaucoup vos photos sur le forum « Passion-Photos.net », critiquez les photos des autres, vous êtes aussi modérateur sur ce site. Que trouvez-vous dans cette activité régulière ?
J’ai participé à plusieurs forums dans ma vie, j’ai commencé par me faire virer du forum Nikon Passion pour « avis divergents ». Ensuite j’en ai fait quelques autres avant d’arriver sur celui là par hasard. J’ai trouvé qu’il y avait de l’humour, une liberté d’expression, une bonne fraternité aussi. Nous parlons tous un peu la même langue, c’est agréable. J’essaie d’amener quelque chose modestement.
Le forum m’apporte beaucoup dans le choix de mes photos pour mes expositions. C’est le regard et l’approbation des gens qui me conduisent à sélectionner une photo pour l’exposer. C’est très vrai pour la photo de la voiture et des mouettes, je n’ai aucun souvenir du moment où j’ai fait cette image mais les membres du forum semblent l’apprécier. Et elle a été exposée. C’est beaucoup plus dur qu’on imagine de choisir des photos pour une exposition, surtout lorsqu’on commence à en avoir beaucoup. Le goût des autres me conduit donc dans mes choix.

CHAMPAGNE 2006
Une petite chambre donnant sur la rue humide où ne passait jamais personne.
Heureusement nous avions emporté notre bonne humeur.
Vous faisiez de la photo avant que les forums existent, est ce qu’ils ont apporté quelque chose à votre style ?
Un regard beaucoup plus critique, trop rigoureux même parfois. Lorsqu’on critique les photos des autres, on s’exerce un peu à chercher la petite bête… J’essaie de faire abstraction de çà malgré tout, car je préfère une photo imparfaite mais qui comporte du sentiment, même si elle est mal cadrée, avec des zones cramées, etc. Je pense qu’il est relativement facile d’acquérir une bonne technique, la sensibilité est une toute autre affaire. Les photos un peu anciennes de photographes reconnus aujourd’hui sont loin d’être parfaites et c’est à prendre en compte. Mais les gens qui arrivent sur les forums cherchent à s’améliorer et traquent les fautes techniques. Le mieux est d’avoir un bon mélange, un bagage technique et une bonne part de sensibilité. Moi-même je n’hésite pas à retravailler mes photos numériques et argentiques.

LES MOUETTES Portugal 1987
Je n’ai aucun souvenir de la prise de vue de cette photo.
En tout cas cette image existe.
Justement, techniquement vous utilisez les deux simultanément ?
Non, aujourd’hui je ne fais que du numérique. Mais pour moi qui ai fait beaucoup de labo par le passé, les retouches que j’applique à mes noir et blanc sont très similaires dans les deux cas, cacher des zones, redonner un peu de densités à certains endroits, diriger le regard en accentuant certains détails etc… Et je n’ai pas de nostalgie par rapport à l’argentique, à part peut-être les vieux boitiers en métal. J’aimais bien la manipulation des vieux appareils et leur côté bel objet, et c’est vrai que les nouveaux boitiers numériques sont un peu aseptisés. Du coup je me suis racheté un vieux Nikon F2 tout métal, quand je le regarde je suis en extase !
En numérique, je ne me sers que de 30% tout au plus des possibilités de ces appareils, tout en manuel avec rarement l’autofocus et un seul collimateur. Les 8 images par seconde je ne les utilise jamais et je reste en mesure sélective. C’est l’habitude de ne pas gaspiller qui me vient de l’argentique probablement. Mais je suis très content du gain de temps et du contrôle direct qu’apporte le numérique.

CHAMBRE Etretat 1988
Un Week-End en amoureux.
La vie était douce et si simple.
Le bonheur était notre complice.
Pour ce qui est des tirages, je fais tout moi-même à la maison sur une grosse imprimante HP jet d’encre A3+ de bonne qualité. Les gens me disent souvent lors de mes expositions qu’on dirait des tirages argentiques la qualité est excellente.

ROMANO Portugal 2009
Un vieil ami avec lequel j’éprouve toujours autant de plaisir à partager un moment malgré la barrière de la langue.
Est-ce que vous avez l’impression d’être un amateur (dans le sens premier du terme, non péjoratif, du photographe qui pratique pour lui-même) ? Comment vous positionnez-vous par rapport à ce terme ?
Je maitrise la technique, dont celle du labo, un peu comme un professionnel, mais je suis en effet un amateur car je fais de la photo sporadiquement. Si je garde des souvenirs, des émotions, ça me rapproche en effet de la photographie d’un amateur. Professionnel sous-entend “faire de la photo pour gagner de l’argent”, en dehors souvent de toute émotion. Certains ont tout de même réussi à tirer leur épingle du jeu, comme Jeanloup Sieff, en faisant des photos personnelles en gagnant leur vie correctement. C’est quelqu’un que j’avais rencontré et j’ai toujours aimé son travail, je pourrais rester une journée à regarder un beau livre de ses photographies.

HÔTEL Hendaye 1987
Nous quittions cette petite chambre toute simple de bonne heure.
Je suis remonté car je pensais avoir oublié quelque chose.
J’avais tout simplement oublié de prendre cette photo.
On vient d’opposer amateur et professionnel, mais comment vous positionnez-vous par rapport à l’amateur / artiste ?
Dans le livre d’or de mes expositions je retrouve souvent les termes d’ “art” et d’ “artiste”, ça me flatte évidement. Si je touche un peu les gens c’est peut-être quelque chose qui me différencie des autres, et qui me rapproche un peu du statut d’artiste.

SOLITUDE 2009
Au petit matin, assis seul devant mon café, j’écoute la pluie qui frappe les vitres.
Une nouvelle journée commence et me voici submergé par un flot d’idées tristes.
Pour le futur, vous allez continuer dans ce sens ?
Oui, je ne souhaite rien changer. Je ne crois pas que je ferai des choses d’une plus grande ampleur. Et puis je pense que ça me ferait peur, je craindrais que çà devienne une contrainte et que je me dégoute de ce plaisir. Depuis 30 ans j’ai eu des passages à vide, mais en ce moment ça fonctionne bien, la magie est là, je ne me sens pas forcé, je retrouve des sensations anciennes de plaisir. C’est très bien comme çà, la liberté.
Propos recueillis par RD
Lien vers le site personnel de Johnny Collangette
Voir aussi l’article “Débat autour d’un portrait” de Johnny Collangette sur Lesphotographes.com


