La mode de Cathleen Naundorf

Raffiné, c’est le mot qui vient en tête lorsqu’on a la chance de porter à son regard une photographie de Cathleen Naundorf. Ce n’est pas tant l’univers de la mode lui même qui invite à cette qualification mais plutôt le travail du portrait, les poses distinguées, les vêtements des grands couturiers… Son travail artistique unique apparaît comme une peinture et suggère immédiatement une émotion, une envie de collectionner ces photographies de grande qualité.

The Kew gardens
Philippe Treacy HC (Haute Couture collection) hats,underwear Cadolle HC, Paris
2009 Kew gardens, London
Quelles ont été vos origines personnelles, qu’est ce qui vous a amené à la photographie artistique ?
Je viens d’un environnement familial de peinture et de musique, c’était déjà dans mon sang, j’ai grandit avec cela. J’ai eu plusieurs ateliers, j’ai fait beaucoup de peinture, c’est aussi ce qui se voit dans mes photographies, la déco, les lumières, les ambiances très posées…
Au départ j’ai été dans plusieurs écoles dont une spécialisée dans l’art à Munich où j’ai fait du graphisme entre autres. Il y avait aussi un cursus sur la photographie. Les profs trouvaient déjà que mon style était intéressant, en particulier dans la photographie. Ils m’ont encouragé à avancer dans cette voie.
Je ne suis pas quelqu’un de très patiente, et la peinture nécessite de travailler seule dans un atelier avant d’avoir un vrai résultat artistique ; je ne voulais pas de ça. Je préfère vivre, voyager, prendre du plaisir dans mon travail, et réaliser les choses un peu plus vite. J’ai aussi choisi ma voie dans la photographie pour ces raisons.
J’ai toujours beaucoup aimé voyager, car je viens d’Allemagne de l’est que j’ai pu quitter avant le chute du mur. D’avoir vécu sous ce régime ne m’a pas permis de voyager librement, et j’ai ressentit le besoin de découvrir le monde. Je me suis donc plongée dans le photojournalisme, en commençant d’abord par des stages auprès de photographes, comme on le fait toujours aujourd’hui un peu partout. J’ai tout de suite apprécié de partir et de me déplacer à travers le monde, en commençant à travailler pour les éditions “Knaur Verlag”. J’ai suivi un projet de livre sur la Mongolie et j’y suis restée trois mois. J’avais fait une bonne préparation pendant un an avant ce voyage, en voyant des professeurs d’ethnologie dans des écoles, en apprenant moi-même des langues ethniques, une vraie recherche approfondie.

The crying game
Dior HC by John Galliano
2008 Cite Jandelle, Paris
J’ai travaillé pour plusieurs éditeurs différents, jusqu’au jour où un très grand éditeur m’a demandé de faire un sujet sur la Russie. Personne ne voulait voyager en Russie, mais moi à cette époque là je parlais encore couramment le russe en ayant vécu en RDA. J’ai donc saisi ma chance. Je suis partie et j’ai travaillé sur un projet de livre sur l’été et l’hiver en Sibérie. Ces recherches m’ont beaucoup plu, j’ai découvert la vie de ces gens, d’autres perspectives…
J’ai très vite adopté la notion de voyage dans mon travail. Après cela je suis allé au Groenland, en Islande, en Amazonie, en Australie et en Malaisie. Je m’intéressais principalement à la liberté des gens et des groupes ethniques, des nomades principalement. Je n’ai jamais été intéressée par des choses artificielles comme les grandes villes, mais je suis fascinée par ces gens et ces groupes qu’ils puissent vivre en même temps que le monde capitaliste, et conserver leur propre identité, parfois leur pureté. J’ai fait huit livres sur ces sujets là pour des éditeurs différents.
Quelque fois j’avais des photos de mode en commande pour des journaux, mais ça ne me convenait pas vraiment. J’ai besoin de temps pour préparer mes sujets, et les commandes imposent un rythme qui ne permet pas de prendre son temps.

Les Atelier du style
Dior HC by John Galliano
2009 Atelier du Style, Paris
Comment ce départ s’est-il traduit dans vos travaux personnels autour de la mode ?
Dans mes projets personnels, je ne réponds pas à des travaux de commande. J’ai su garder un côté très “voyage”, je ne choisi jamais la grande belle blonde clichée pour mes photos mais plutôt des filles ethniques, métissée, mélangée avec quelque chose en plus. Ces filles sont d’ailleurs souvent refusées dans les agences mais à moi elles me plaisent. Avant chaque prise de vue je veux voir la personne. J’ai besoin qu’elle me rencontre et que je puisse la connaitre un peu. S’il n’y a pas “quelque chose” entre nous, je ne peux pas faire la photo. C’est aussi quelque chose qui se perd un peu aujourd’hui, alors qu’il faut prendre le temps pour faire un portrait.
Donc il y a vraiment un échange entre la modèle et votre travail.
Oui, un vrai échange. C’est pourquoi je travaille souvent avec les mêmes filles, même si les agences m’envoient aujourd’hui 100 books par jours, je ne peux rien faire avec tout ça. J’ai envie de leur demander “Pourquoi ?” Ce n’est pas aisé ni pour la fille ni pour moi. Les filles comme Julia ou Maggie avec qui je travaille régulièrement m’apportent cet échange, et je retrouve grâce à elles une sensation qu’il y avait lors de mes voyages.

Valentino en rose
Valentino HC
2007 Atelier Cite Jandelle
Pensez-vous que pour tout photographe qui voudrait faire un travail artistique, l’exercice préalable du voyage est nécessaire pour travailler son regard sur le monde ?
Non, je ne crois pas. Il y a des très grands photographes qui n’ont jamais voyagé. Lors d’un voyage on fait une photo car il y a une situation autour de nous, il faut s’adapter à l’environnement. Dans la photographie de studio par exemple on peut tout créer, notre lumière, notre univers, c’est autre chose. Il y a donc de très bons photographes de studio qui n’ont pas voyagé. C’est même très rare que ces photographe soient doués pour la photo en situation lors d’un voyage et pour le travail de studio. Le seul que je connais est Irving Penn. C’était quelqu’un de formidable dans tout.

La fille en platre III
Dior HC by John Galliano
2009 Atelier du Style, Paris
Votre rencontre avec Horst P. Horst, qu’a t-elle changé dans votre regard, dans votre vie de photographe ?
C’était mon mentor. C’était aussi quelqu’un que j’admirais beaucoup et qui m’a donné énormément de conseils. Mon travail après notre rencontre s’est fait à travers lui. Je l’ai rencontré après neuf ans de voyages, je commençais à avoir envie d’un peu plus de calme et de faire autre chose. Il m’avait bien reçue à l’époque lors de notre première rencontre à New-York, c’est vrai que nous partagions les mêmes origines géographiques. J’ai appris beaucoup de choses à son contact, la lumière, les poses, j’ai été fascinée par ce personnage et par son travail. C’est suite à cette rencontre que j’ai eu envie de travailler sur la mode. Son style à lui ce n’était pas la mode seulement, c’était la grande photographie de mode. Je ne savais pas que ça existait à l’époque mais j’ai tout de suite su que c’était ça que je voulais faire. J’ai senti que c’était possible de réaliser des photos fortes et avec une vraie profondeur dans le monde de la mode.

Julia in my garden
Valentino HC
2009 Cite Jandelle
Cette nouvelle envie, vous la traduisiez comment ?
C’était une envie de recherches. J’étais prête à changer lentement, à subir le mélange des genres. Après les voyages, j’ai opéré backstage dans “le voyage de la mode” pendant dix ans. C’est seulement à partir de 2004 que j’ai commencé à utiliser la mode pour mes photos personnelles d’art au Polaroïd. Aujourd’hui je me sens très bien là dedans car je me retrouve dans cette photographie. Quelque part j’ai la sensation de revenir à la peinture, je n’ai pas cherché ça, c’est quelque chose qui est venu tout seul. La vie est comme un cercle, un jour tout vient se réunir ensemble.
Qu’est ce qui caractérise votre style et qui nous donne à penser que vos photos ont un rapport avec des œuvres peintes ?
Je ne sais pas, c’est à ceux qui regardent de le dire ! Il ne faut pas trop expliquer la photo elle-même, il faut la voir et la sentir chacun à sa manière.
La lumière et la pose y sont pour beaucoup évidement, mais il faut vraiment laisser parler la photographie d’elle même. Les photos qui nous reviennent en tête sont souvent celles qui ont quelque chose de spécial en elles, un peu comme pour la peinture. Ce n’est pas la technique qui compte.

Orchidea
Philippe Treacy HC hat, Cadolle HC underwear
2009 Kew gardens, London
Quelles sont vos méthodes pour apporter à vos tirages des dégradations positives esthétiquement ?
Je n’aime pas vraiment parler de techniques. C’est l’instinct et la capture du bon moment qui font que la photo devient quelque chose. C’est pourquoi je travaille en Polaroïd, avec des chambres de grand format 4×5 ou 8×10. A l’inverse du voyage, il est nécessaire de travailler avec un trépied et de prendre son temps avec ce matériel. Lorsque je m’installe, je commence par communiquer avec la modèle. Il faut mettre en place la séance, et savoir exactement ce qu’on va faire. Ensuite il ne reste plus qu’à saisir le bon moment et à réaliser la bonne photographie. Je ne fais pas beaucoup de photos à chaque prise de vue, parfois 20 photos, ou bien seulement 5 ou 6. Du coup les gens qui posent donnent quelque chose, ils sont concentrés.

Le nœud rouge
Lacroix HC
2009 Atelier Cite Jandelle
Qu’est ce qu’il va faire que vous allez faire un travail plastique sur une photographie ?
Je ne travaille pas sur la photo. C’est une manière de faire le transfert du Polaroïd qui fait tout, une expérience qui prends des années. Les couleurs présentes dans les films Polaroïd font facilement référence à la peinture, je travaille beaucoup avec les ombres, j’aime le sombre, les couleurs sont parfois différentes d’un film à un autre, on ne peux pas tout diriger ; tout ça porte mon choix vers cette technique. Les cadres autour de la photo sont les issus des originaux des Polaroïd, car ils sont tous différents et aucun ne sont parfait.

La dolce vita III
Jean-Paul Gautier HC
2009 Hôtel Westin, Salon Impérial, Paris
L’utilisation de cette méthode donne du charme aux photos, à une époque où tout est uniformisé, contrôlé, vérifié, retouché, génétisé, moi je répond qu’il faut laisser vivre nos images avec leurs défauts.
Vous dites “raconter une histoire” avec vos images. Comment vous le traduisez en action lors des shooting ?
“C’est ma liberté qui donne l’énergie de rassembler tout le monde.”

4 pm in London
Philippe Treacy HC
2009 London
Pour les costumes je travaille avec Laurent Seguin, styliste, et mon assistante. Nous formons une équipe très familiale. Si j’ai envie de faire une photo avec un environnement qui évoque le plâtre, la poussière blanche, que j’ai une histoire dans la tête autour de ça, je fais un storyboard et des croquis. Si nous devons travailler sur un sujet en particulier, comme dernièrement sur la Dolce Vita, je donne un DVD à tout le monde pour que chacun puisse voir ou revoir le film de Fellini, ou bien nous allons dans les expos ou les musées pour faire monter notre inspiration. Tout le monde a le storyboard avant le shooting, nous exposons nos idées tous ensemble, c’est vraiment un travail d’équipe.
Pour la séances Laurent me donne des conseils, cherche des lieux pour moi. J’aime beaucoup ces lieux inconnus à Paris. J’aime beaucoup l’environnement des petits métiers, qui sont de grands métiers en définitive, et j’aime faire des séances chez un antiquaire, ou chez un plâtrier -le dernier plâtrier à Paris depuis le XVIIIème siècle- , chez Jean-Paul Gautier qui aime beaucoup mon travail… J’aime partager ces univers, j’ai une passion pour ces métiers. C’est comme pour les modèles, je veux vraiment leur donner un maximum de respect.
C’est ma liberté qui donne l’énergie de rassembler tout le monde.

L’ oiseau de paradis I
Dior HC by John Galliano
2007 Cité Jandelle
Comment s’est établie votre relation avec les créateurs de mode qui vous prêtent aujourd’hui leurs costumes ?
Au départ je suis arrivée chez Jean-Paul Gautier pour lui demander s’il pouvait me prêter une ou deux robes pour faire mes photos. Je suis allé dans ses ateliers, ils ont vu deux de mes Polaroïd, et ils ne disaient plus un mot… J’étais un peu inquiète, j’ai voulu m’en aller. Ils ont finalement dit “C’est magnifique, ouvrez lui toute les collections” ! La responsable, un peu à part, m’a précisé qu’ils ne faisaient pas ça avec tout le monde…
Donc depuis cette épisode il y a cinq ans, je photographie les collections Gautier, depuis deux ans toutes les collections Chanel. J’ai accès aux création Dior récemment, Valentino jusqu’à l’arrêt des collections mais je continue avec les nouveaux designers de la marque. J’ai été ravie de travailler avec la maison Lacroix depuis cinq ans aussi, car leurs collections étaient très vastes, créatives et les robes très belles. Philippe Treacy me prête aussi de merveilleux chapeaux. J’ai fais des photos aussi de la dernière collection Ungaro.
Les couturiers ont tellement aimé mon travail qu’ils n’ont jamais rien demandé, ils m’ont toujours laissé faire ce que je voulais. C’est une chance mais c’est aussi une question de confiance.
“Il y a dans mes photos une émotion liée au vêtements.”
Valentino m’a récemment fais parvenir deux robes depuis Rome, parce que j’avais besoin de ces deux robes là, qui étaient déjà en essayage pour une cliente. Il faut vraiment de très bons rapports avec les couturiers eux-même pour avoir ce privilège. C’est très agréable de travailler avec des gens passionnés et professionnels.

Mimi San
Dior HC by John Galliano
2009 Cité Jandelle
Laurent Seguin : Cathleen a su faire la concordance entre les lieux, les couturiers, les univers. Il y a une énergie qui est voué à l’esthétisme et au savoir faire français et mondial.
Vous choisissez les couturiers avec vos goûts, vous ne feriez pas un projet pour une marque qui ne vous intéresserait pas ?
Ce qui m’intéresse c’est la haute couture et le prêt à porter de luxe. J’ai commencé avec les petites maisons qui ont beaucoup de talent, pour aller jusqu’aux plus grands. Je peux en faire ma propre interprétation. Je vais poursuivre ce projet jusqu’en février 2010 et en 2011 je vais sortir un livre avec un éditeur sur toutes les photos de vêtements de la haute couture.
J’aime beaucoup le travail d’un photographe imprimé dans des livres, il reste quelque chose dans le temps et c’est important pour moi.
Ce sera un recueil de six ans de travail et dix ans de ma présence dans le milieu de la haute couture. Donc l’année 2010 sera une année très chargée, les galeries, les couturiers, les hôtels aussi, sont déjà intéressés par ce travail.
Au final je suis vraiment contente de ma vie car je peux faire ce que je voulais faire. J’ai une complète liberté artistique, je peux m’exprimer. Pour arriver là évidement ça n’a pas été facile, c’est un dur travail au quotidien. Mais ça fait du bien, je vais pouvoir me lancer pour faire encore plus de choses et d’autres projets, être moins limitée par le budget de la séance photo.

La broche
Lacroix HC
2000 Atelier Caulaincourt
Il y a quelqu’un avec qui vous n’avez pas encore travaillé et avec qui vous aimeriez bien travailler ?
Même si YSL n’est plus vivant, ce qui existe toujours est vraiment beau. Je suis en contact avec sa maison et les premiers échanges semblent bons.
En dehors des grands noms, ça pourrait être aussi un jeune couturier qui ferait des créations magnifiques.
Propos recueillis par LG & RD
Cliquez ici pour lire l’interview en anglais/To read the interview in english, click here
Site de la photographe Cathleen Naudorf
Actualité :
- Exposition du 13 février 2010 au 10 mars 2010 ” The Architecture of fashion : Three generations ” photographies de Hoyningen - Huene, Horst P. Horst et Cathleen Naundorf
Galerie Holden Luntz, Palm Beach, Floride www.holdenluntz.com
- Cathleen Naundorf sera representée au salon Photo L.A. par Louis Klaitman du 14 au 17 janvier 2010
