Interview par SL le 6 fév 2010 dans Critiques d'expositions

E. Erwitt, P. Bordas, S. Moon et L. Choquer à la Maison Européenne de la Photographie de Paris du 3 février au 4 avril

Située au cœur historique de Paris, il y a une maison qui accueille chaque trimestre des expositions de photographies. Depuis son ouverture en 1996, sur plus de mille deux cent mètres carrés répartis sur quatre niveaux, elle a présenté plus de cent cinquante expositions et accueilli plus d’un million et demi de visiteurs. Elle dispose également d’un fond photographique regroupant plus de vingt mille œuvres des années cinquante à nos jours, d’une bibliothèque de plus de vingt quatre mille ouvrages, d’une salle vidéo, d’une mini-librairie, d’une cafétéria élégante mais sombre et d’un site internet qu’il serait utile d’actualiser. Cette maison s’appelle la Maison Européenne de la Photographie et, ce trimestre, du 3 février au 4 avril, elle accueille les travaux documentaires de quatre photographes et, dans le cadre de la carte blanche offerte à Jean-Claude Lemagny, critique et historien de la photographie, la série Effacements de Yousouf Washill. Enfin, tous les mercredi de 17h à 20 heures, son entrée est gratuite…

Sarah Moon exposition MEP

C’est ainsi que l’on peut découvrir, au rez-de-chaussée de cette maison, le travail de Sarah Moon sur Le théâtre Royal de Turin. Sous la forme d’une série abstraite composée d’une vingtaine de tirages noir et blanc, cela a le mérite de montrer qu’une démarche artistique, parce que subjective et abstraite, peut être adéquat au traitement d’un sujet documentaire, et même le sublimer au travers de diptyques et triptyques magnifiques. Cela a également le mérite de prouver qu’il est encore utile de se déplacer pour s’émerveiller devant la beauté de tirages photographiques, n’en déplaise à internet et à nos écrans d’ordinateur. Quant à celui qui a déjà eu l’occasion de voir une exposition des oeuvres de Sarah Moon, il risque de rester sur sa faim : Sarah Moon fait du Sarah Moon, un univers noir et blanc vaporeux, ce qui est à la fois sa force et sa faiblesse.

Luc Choquer exposition MEP

A l’opposé de Sarah Moon, Luc Choquer, photo-journaliste et co-fondateur de l’agence METIS, fait des photographies en couleur qui ne sont pas belles comme peut l’être la peinture de Ingres ou les photographies d’August Sander. Est-ce une volonté de sa part ? Quoi qu’il en soit, il expose son regard de photo-journaliste sur les Français, c’est-à-dire des témoignages photographiques de femmes et d’enfants, de jeunes mariés le jour de leur noce, d’adolescents au camping, de châtelains dans leur jardin, etc. regroupés dans l’ouvrage Portraits de français, faisant partie de sa série Hors Champ ou diffusée sous la forme de témoignages vidéo. Balancé entre la disgrâce de certaines images et la puissance évocatrices de certaines compositions et certains détails, comme cet oeil de jeune fille accolé à un christ en croix, balloté entre une sensation de rejet et d’attirance que l’absence de légendes ne fait que raviver, le résultat est déconcertant. Pour plus d’informations et de visuels : www.signatures-photographies.com.

Philippe Bordas exposition MEP

Au premier étage de la M.E.P., l’exposition L’Afrique héroïque concilie la beauté plastique des oeuvres de Sarah Moon et l’intérêt social de Luc Choquer. Sous ce titre sont regroupées trois extraits des projets du photographe et écrivain Philippe Bordas. Le premier, Les chasseurs du Mali, expose d’une manière très académique, voir peut-être trop, de grands portraits de l’armée ressuscitée de chasseurs africains descendants de l’empire démocratique de Soundjata Keïta (1190-1255). Les photographies sont belles, comme les portraits de Ingres, et ont parfois l’atout d’aller au-delà de la simple description littérale, évoquant par exemple la présence de l’Occident moderne à travers un sac plastique surgissant par hasard dans l’image. Le second, L’Afrique à poings nus, est une présentation de boxeurs kenyans qui essaient de transcender leur condition à la force de leurs muscles, de lutteurs sénégalais qui font corps avec leur racine à travers leur déploiement poétique. Encore une fois, il y a comme une force énigmatique dans certains de ces portraits en noir et blanc, propre au langage photographique pour saisir les hasards de l’instant, laquelle est absente dans les portraits en couleur. Mais surtout, dans la salle accueillant ces portraits, il y a un panneau-installation remarquable, mélange graphique de photographies et de vidéos, lequel démontre indirectement que l’apparition de la vidéo sur les appareils photo n’est pas annonciatrice de la décadence de l’expression photographique. Enfin, le troisième projet consacré à l’artiste Frédéric Bruly Bouabré, inventeur d’une écriture noire, est superbe, superbement beau, superbement intéressant car, comme l’exprime Philippe Bordas, “l’oeuvre de Bruly Bouabré est un art poétique, le manifeste des déshérités dont la seule politique est le génie verbal et la frappe des noms”. Chapeau bas !

Elliot Erwitt exposition MEP

Dans un autre registre, sans doute plus connu car plus populaire, le dernier étage de la M.E.P. accueille une rétrospective de l’oeuvre d’Elliot Erwitt extraite de son livre Personal Best paru en 2006. Ici, le documentaire est joyeux, absurde et occidental. C’est l’occasion de prendre du bon temps en noir et blanc, de sortir son sourire, de faire plaisir à ses yeux et à sa mémoire en retrouvant des photographies célèbres comme le reflet d’un baiser d’amoureux dans un rétroviseur devant la mer, une poitrine en légumes fanées, un enfant noir voulant se flinguer en nous souriant, Marilyn Monroe rêveuse, et des chiens chic, petit ou ressemblant à Jean-Paul Sartre photographié par Doisneau. Bref, tout cela n’est pas bien nouveau mais, comme La grande illusion ou Les Tontons flingueurs, ça réchauffe le cœur sans prétention, ou avec la plus grande des prétentions, celle d’essayer de nous rendre simplement la vie chaleureuse…

Quant à la série de Yousouf Washill, je n’en dirai rien : c’est à vous d’aller voir pour, éventuellement, me dire.

Critique par SL

Site de la Maison Européenne de la Photographie

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