Interview par SL le 1 mar 2010 dans Critiques d'expositions

Lisette Model au Jeu de Paume jusqu’au 6 juin 2010

L’autre jour, j’ai aperçu un quotidien gratuit qui traînait par terre. Je l’ai ramassé et l’ai feuilleté rapidement. Il contenait des images banales comme on en voit dans des milliers de journaux et à la télévision. Ne sachant pas quoi en faire, je l’ai mis dans la poche arrière de mon pantalon puis j’ai poussé la porte d’entrée du Jeu de Paume.


Au rez-de-chaussée, sur des murs blancs, à l’exception de deux colorés comme l’était l’intérieur de l’appartement de Lisette Model, j’ai découvert une centaine de photographies retraçant l’oeuvre de cette photographe américaine. Née en 1901, morte en 1983, elle a vécu en photographiant, en traquant instinctivement et exclusivement en noir et blanc “des images et des aspects de la vie qui sont quasi invisibles au regard”. Par exemple, des portraits de la  réalisés à Nice en 1934 puis, aux Etats-Unis, des reflets dans les vitrines New-Yorkaises, des pieds de passants pressés, le public de l’Opéra de San Francisco, des reportages dans les bars et night-clubs.

Elle a aussi réalisé des travaux de commande, notamment pour le magazine Harper’s Bazaar de 1941 à 1955, notamment cette photographie acerbe de deux femmes riches attablées. Cela donne une œuvre sans concession dont l’intérêt, hormis sur le plan historique de la Street Photography, provient de la manière dont elle réussit à métamorphoser des sujets anodins. C’est par exemple le cas dans ses portraits de la Promenade des Anglais où elle transforme la beauté conventionnelle de la richesse en grotesque humain, ou lorsqu’elle photographie une femme grosse de telle manière qu’on envie l’allégresse de son corps.

C’est également le cas lorsqu’elle inclut dans la composition de l’image un élément surprenant, comme un bout de main dans la photographie d’un couple s’embrassant, un tuyau devant le portrait d’une bourgeoise ou une main manucurée devant le reflet d’une vitrine. A travers ces photographies, elle nous montre ce que le peintre ne pourra jamais créer : un style mordant construit sur le vif, issu des hasards de la vie.

Mais ce n’est pas tout. Au fond de la seconde salle, je vous conseille d’aller écouter l’interview sonore de Lisette Model qui défile en boucle. Elle nous parle en artiste de sa manière de concevoir l’acte photographique, l’œuvre photographique, et de son enseignement de la photographie. Car, de 1956 à quelques semaines avant sa mort, Lisette Model n’a plus fait qu’enseigner. Elle n’a pas pour autant renoncer à créer. En tant qu’artiste-enseignante, n’hésitant pas à emmener ses apprentis photographes dans les rues de New-York, elle s’est employée à leur transmettre qu’il faut travailler avec ses tripes, trouver ce qui passionne et ne pas hésiter à rompre avec les conventions pour devenir un artiste, ne pas faire de la photographie d’élève. Certains d’entre eux ont continué à l’écouter et sont devenus Diane Arbus, Bruce Weber, Rosalind Salomon, Larry Fink et d’autres encore.


Alors, en sachant tout cela, je me suis demandé comment Lisette Model aurait perçu l’exposition de Esther Shalev-Gerz qui a lieu au-dessus de la sienne, au premier étage du Jeu de Paume, et qui est complètement différente. Je crois qu’elle aurait conseillé à n’importe quel apprenti photographe ou apprenti artiste d’aller la voir, simplement pour découvrir une autre manière plus contemporaine de s’intéresser aux gens et au passé, de créer en mélangeant photographie, vidéo et installation d’une façon conceptuelle, et parfois belle et sensible, notamment dans les propositions Perpetuum Mobile, White-Out : entre l’écoute et la parole, MenschenDinge.

Je pense, dans notre ère à présent numérique, qu’elle aurait fait cela et qu’elle aurait bien fait car de telles propositions nous montrent qu’il peut exister aujourd’hui de nouvelles manières de faire et de montrer du documentaire artistique. Enfin, sur le point de partir, elle vous aurait fortement conseillé d’acheter le livre consacré à son travail, car il est instructif, graphiquement beau et ses photographies y sont exposées en pleines pages.

Lorsque je suis sorti du Jeu de Paume, j’ai repensé au quotidien que j’avais mis dans ma poche. Sur le point de le jeter, j’ai alors découvert quelque chose d’incroyable : il s’était transformé comme si tout ce que nous venions de voir lui avait servi. Étonnant, non ?

Expositions Lisette Model et Esther Shalev-Gerz, Jeu de Paume, 1 place de la Concorde 75008 Paris. Jusqu’au 6 juin. Ouverture mardi de 10 h à 21 h, mercredi à vendredi de 12 h à 19 h, samedi et dimanche de 10 h à 19h. Entrée 7 euros, tarif réduit 5 euros.

Lien vers le site du Jeu de Paume

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