Interview par SL le 16 mai 2010 dans Critiques d'expositions

Palm Springs 1960 de Doisneau, le Kyoto de Kai Fusayoshi et les vidéos de Rineke Djikstra

Lorsqu’on s’intéresse à l’Histoire de la photographie ou à la Photographie contemporaine, le courant de la photographie humaniste est rarement de la fête. C’est comme si ses “correspondants de paix”, Robert Doisneau, Edouard Boubat, Willy Ronis mais aussi Sabine Weiss, Janine Nièpce et Pierre Jahan étaient hors norme ou passés de mode ; peut-être pour avoir trop fricotés avec la presse de leur temps, peut-être pour ne pas correspondre au canon esthétique et coloré de la photographie contemporaine, souvent en grand format et déshumanisée. Quoi qu’il en soit, dans notre époque où la presse ne cesse de nous parler d’affrontements sociaux, politiques, européens et mondiaux, il peut être agréable de faire une pause en ouvrant grand nos yeux pour découvrir actuellement à Paris trois expositions plus ou moins proches de ce courant humaniste.

Robert Doisneau

Robert Doisneau

En 1960, le magazine Fortune demande à Robert Doisneau de réaliser un reportage en couleur sur la construction des golfs à Palm Springs, au coeur du désert californien. Pour la sortie du livre Palm Springs 1960 retraçant ce travail, la galerie Claude Bernard expose une quarantaine de ces photographies. C’est une occasion en or pour découvrir que notre Robert national n’est pas seulement le photographe en noir et blanc des écoliers ou des amoureux de l’Hôtel de ville mais, aussi, le digne précurseur de Martin Parr aux photos acidulées, notamment lorsqu’il photographie en premier plan des seaux de balles de golf comme l’a fait Martin Parr avec des objets touristiques ou, encore, lorsqu’il photographie d’une manière originale la posture d’un homme allongé sur un transat comme le fait Martin Parr avec des vacanciers. En outre, malgré la piètre qualité de certains tirages peut-être due à la vétusté des négatifs, on prendra plaisir à découvrir certaines photographies qui s’éloignent des clichés sur la photographie humaniste pour s’approcher de la poésie moderne à la Jack Kerouac, comme ce cygne en plastique blanc au premier plan loin devant un costume gris, ce serpent-peluche abandonné sur un lit ou ce vieux couple séparé par le prolongement dans l’espace d’une ligne de diamants fixés sur le capot bleu nuit d’une voiture.

Kai Fusayoshi

La seconde exposition s’éloigne de la couleur, des richesses et de la chaleur étouffantes de Palm Springs pour présenter en noir et blanc un Kyoto méconnu, celui du photographe Kai Fusayoshi. Depuis les années soixante, ce dernier photographie au hasard de ses balades quotidiennes son quartier “Demachiyanagi”, son bar de nuit “Hachimonjiya”, son célèbre café littéraire “Honyarado” ou encore les chats de la rue “Ponto-Chô”. Loin du Kyoto moderne ou de celui des temples. Ses photographies, dont une soixantaine sont exposées à la galerie Grand E’Terna dans un bazar et un accueil chaleureux qui leur convient bien, nous montre un Kyoto suranné par rapport à notre époque dite moderne, fait de petits riens existants encore, comme ces enfants faisant voler des parapluies, un chat dormant sur un trottoir, des fillettes assises à l’envers sur un banc ou, en 1991, des habitants pêchant avec des épuisettes sur un cour d’eau en pleine ville. Et, parmi ces photographies humaines que l’on retrouve également dans les livres présentés, on découvre avec joie des scènes propres à la culture japonaise comme cette femme en kimono arrosant un gazon ou des geishas errant librement dans la rue. Enfin, si l’on prend le temps de s’asseoir sur un canapé pour s’attarder sur certaines photographies, on remarquera de minutieux détails renforçant l’intérêt de telle ou telle image et un soupçon de dureté ou de tristesse âpre comme la vie, parfois.

Rineke Djikstra

Rineke Djikstra

La troisième exposition a lieu en plein centre de Paris, rue du Temple, à la Galerie Marian Goodman. Pour arriver devant l’entrée de la galerie, il ne faut pas hésiter à sonner, pousser la lourde porte cochère donnant sur la rue et traverser une cour. Cela en vaut vraiment la peine. Car cette galerie, dont la réputation n’est plus à faire en terme de sérieux et de représentation d’artistes contemporains internationaux comme David Goldblatt, Thomas Struth, Jeff Wall et Francesca Woodman, expose trois nouveaux travaux de la photographe néerlandaise Rineke Dijkstra. Celle-ci, reconnue dans le milieu de l’art contemporain pour ses portraits photographiques selon un protocole précis proche de Bernd et Hilla Becher, prolonge son intérêt pour l’adolescence, sa  représentation et son rapport à l’art en filmant avec respect la manière dont une jeune fille recopie un tableau, un groupe d’enfants commentent une oeuvre et, surtout, des adolescents s’habillent et dansent sur des musiques actuelles. Outre l’intérêt sociologique de ces travaux, il s’y glisse assez souvent de la drôlerie jamais méchante, toujours humaine, laquelle permet de nous attacher à ces adolescents, de compatir à ce qu’ils font et ce qu’ils sont pour, ensuite, nous demander ce que nous ferions à leur place. Ces vidéos sont comme des photographies humanistes de notre époque moderne…

- Exposition “Robert Doisneau, Palm Springs 1960″, Galerie Claude Bernard, 7-9 rue des Beaux Arts 75006 Paris. Du mardi au samedi de 9h30 à 12h00 et de 14h30 à 18h30.  Jusqu’au 1er juin. Entrée gratuite.
- Exposition “Kyoto, derrière Kyoto” de Kai Fusayoshi. Galerie Grand E’Terna, 3 rue de Miromesnil 75008 Paris. Du lundi au samedi de 14h00 à 19h00. Jusqu’au 19 juin. Entrée gratuite.
- Exposition Rineke Djikstra, 3 installations vidéos en couleur, Galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple 75003 Paris. Du mardi au samedi de 10h00 à 19h00. Jusqu’au 5 juin. Entrée gratuite.

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