Interview par RD le 10 juin 2010 dans Photo ou série photo

Monochrome photographique raconté par Valérie Graftieaux

Les monochromes si chers à l’histoire de l’art, sont souvent assez mal considérés par le public, dans la peinture et la photographie. Trop facile ? Pas intéressant ? Pas accrocheur peut-être ?… Sauf si l’œuvre monochromique elle-même est entourée d’un propos de qualité, de son contexte, de son histoire ou de son procédé. Valérie Graftieaux, douée pour illustrer son œuvre, nous raconte l’histoire de ses monochromes qu’elle appelle Tempographies.

cours photo à Strasbourg

Ces images proviennent d’une série photographique présentée pour une demande de subvention. N’ayant pas obtenu cette aide, je n’ai pas eu les fonds que je pensais avoir pour sa réalisation. J’ai donc décidé de poursuivre quand même, et de faire avec les moyens déjà à ma portée. Il me restait notamment plein de fonds de papier photo, parce qu’on ne les finit jamais, et que je tire moi-même mes noir et blanc. Souvent pour une nouvelle exposition, on achète un bloc de papier vierge, et là je décidais d’utiliser uniquement tous mes fonds de stock. J’avais donc des papiers de natures différentes et parfois de formats différents. Je trouvais que c’était cohérent par rapport à ce travail, cette série autour des nids d’oiseaux qui ont eux même des tailles différentes.
En faisant mes essais de développement, je découvre une bande de papier qui sort du révélateur très grise… Je me demande si mon calage de temps aurait pu éventuellement être mauvais. J’essaye de voir la bande sans insolation de lumière, voir ce qu’elle donne, et je m’aperçois qu’elle est grise. Naturellement, le papier est foutu !

Je laisse ce morceau de côté, je prends un autre fond de boite qui est encore bon et je poursuis mon travail. Le lendemain matin, je reviens à l’atelier, en revoyant ce premier bout de papier, je suis arrêtée par un constat : c’est beau comme un paysage minimaliste.
Ce papier photo avait été acheté à Prague il y a quinze ans. Je ne l’avais pas utilisé tout de suite, je l’ai transporté avec moi un peu partout. Le jour où j’ouvre ce paquet de papier vierge, je m’aperçois qu’il est gris ! Je décide donc de le développer, le révéler, le fixer dans leur état une bonne fois pour toute. Une fois cette opération passée, leur teinte ne bougera plus, elle sera marquée à un temps donné : quinze ans. C’est l’image du temps qui passe.
Je commence à me raconter des choses, je me dis que si nous étions un papier photo, nous naissons blanc, moi je suis aujourd’hui gris-moyen et nous allons tous finir noir. Le temps apportera son virage. Corporellement nous ne nous voyons pas vieillir et c’est la même chose pour le papier photo qui s’altère très doucement. Nous ne nous en rendons compte que par moment, on marque une pose et on se regarde. Nous avons viré de teinte, nous avons vieillis.
Le gris moyen ou le gris clair ont une autre particularité. Le blanc en vidéo donne l’équilibre et nécessite de faire une balance des blancs ; en photographie c’est le gris moyen qui le permet, qui distribue l’image entre le blanc et le noir.

Ces papiers ont une petite variation, il y a un moutonnement, il se passe quelque chose. Ils demandent de l’attention. Il faut vraiment s’arrêter, regarder l’image… ça peut être une carte, une fenêtre. C’est aussi quelque chose d’unique, il y a neuf images et c’est tout et il n’y a pas de négatifs puisque ce sont les papiers qui sont directement révélés. C’est ce qu’on pourrait appeler une photographie au niveau zéro, une sorte de rayogramme, très léger, imprimé par le temps. Je ne sais même pas si c’est un peu de lumière qui est passé au travers du carton de la boite, ou bien si c’est la chimie qui s’est altérée. Mais c’est l’œuvre du temps dans tout les cas.
Je devance un peu les critiques :  « c’est facile, moi aussi j’ai des vieux papiers à la maison ! », auxquelles j’aurais envie de répondre : « très bien, allez à Prague, achetez un bloc de papier, faites le voyager pendant quinze ans. Mais malgré tout, à la fin, ce n’est pas sûr d’obtenir ça ! Et vous aurez juste quinze ans de retard !
Le monochrome, c’est quand même quelque chose dans l’histoire de l’art. Je me suis posé la question : si moi-même j’allais dans une exposition de photographies et que j’étais confrontée à un mur de monochromes ? Je serais très intriguée, je m’interrogerais. Et j’aurais besoin d’un propos, c’est pour ça que je pense que ce travail a besoin d’une bande son pour l’accompagner, pour que cette histoire soit racontée en parallèle.
Je crois que je vais faire une bande son de ma voix qui raconte cette histoire, je veux embarquer les gens avec moi, à partir d’une image qui devient autre chose. C’est aussi mon principe pour faire des photos, si je n’arrive pas à me raconter d’histoires, c’est que cette image n’a pas de profondeur.


Que diriez-vous en général sur les œuvres minimalistes, est-ce que le propos à côté est systématiquement nécessaire, ou bien est-ce qu’on peut se permettre de montrer des choses extrêmement minimalistes sans l’expliquer ?

Je crois que ça dépend probablement de l’artiste. Il y a vraiment des artistes qui accompagnent leur travail et pour qui la parole fait partie de l’œuvre. C’est le moment de rencontre avec les spectateurs. Il y en a d’autres qui sont très mauvais pour ça, et d’autres pour qui ça n’a pas d’intérêt. Pour certains l’œuvre est minimale et elle doit fonctionner comme telle, sans explication ni propos.
Je suis pas écrivain, je ne suis pas oratrice, je fais avant tout des images, c’est mon métier, mais le terme « accompagner » est important pour moi. On appelle ça maintenant de la médiation, mais cela me tient à cœur, d’être présente aux expositions, de faire des visites guidées ; je trouve que c’est important. La perception de l’œuvre est changée lorsqu’on rencontre l’auteur et qu’il vous parle de son travail. À l’heure actuelle, c’est moi qui suis la mieux placée pour le faire. Un jour il pourrait y avoir un galeriste, un agent, un historien ou un critique qui soit puisse prendre le relais. Mais c’est aussi une de mes forces en tant qu’artiste de pouvoir accompagner mon travail par la parole ou par l’écrit.

“Tout ceci est une forme de vanité, c’est une marque du temps qui passe.”

Propos recueillis par LG & RD

Lien vers le site de la photographe Valérie Graftieaux

Tags: , , , , , , , ,