A l’aube d’une carrière et d’un style, l’assistant de photographe. L’expérience d’Aymeric Arthaud.

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A l’aube d’une carrière et d’un style, l’assistant de photographe. L’expérience d’Aymeric Arthaud.
Interview « Photographes »

Nous enregistrons cette interview au moment délicat et riche de sens où Aymeric Arthaud quitte ses fonctions de premier assistant d’une photographe très active. Donner de soi pour espérer avoir dignement la reconnaissance de ses pairs est probablement le premier objectif de l'assistant dans la photographie professionnelle et exigeante. Beaucoup d'écueils l'attendent, souvent le photographe lui-même, son supérieur, semble être autant une voie qu'un danger. Mais, sortie de ces considérations humaines, c'est la qualité même de l'apprenti qui doit y gagner, et c'est ce qu'ont oublié bon nombre d'autodidactes qui s'improvisent parfois un peu vite dans un monde très concurrentiel.

Quelle est votre formation au départ ?

Je viens d’une famille d’éditeurs, les Editions Arthaud. Mon père était photoreporter quand il était jeune, brièvement pendant 4 ans en complète immersion dans le Sahara. De mon côté j’ai commencé par être professionnel en voile, pratique sportive à haut niveau. Mais je voulais continuer mes études et ma famille m’a plutôt poussée vers un cursus artistique, ce qui n’était pas évident n’ayant pas déjà déclaré un talent. En tombant un jour sur les appareils de mon père, j’ai été séduis par la singularité d’un Rolleiflex 3,5f. Je me suis très vite intéressé et commencé la photographie une année avant d’arrêter la voile.

Je me suis donc inscrit à plusieurs concours et je suis entré à l’ECE3P ( CE3P ), qui est une très bonne école, très spécialisée. Il semble que quelques temps après que je l’ai quitté, l’école ai pas mal changée et qu’ils ont rangé l’argentique au rang de l’histoire de l’art. C’est dommage. Mais dans l’ensemble les profs sont bons et viennent pour la plupart de l’école Louis Lumière. Je suis d’ailleurs resté en contact avec certains. La première année s’est très bien passé, je me suis passionné pour tout ce qui est argentique et chimie. Je préfère l'approche argentique au numérique.

Quand il a été question de faire un stage j’étais plutôt attiré au départ par le photoreportage, mais c’est vrai qu’avec la crise qui touche ce sujet de la photographie, c’est devenu assez compliqué. Il ne s’agissait pas d’être vénal mais juste réaliste. Je me suis donc plutôt intéressé à la mode et mon premier stage qui a été un élément déclencheur, était au studio Zéro. Je m’y suis sentis très bien, ce studio fonctionne très bien, c’est un des trois grands studios de mode de Paris, avec des shooting pour Vogue Italie. J’y ai beaucoup appris mais c’était aussi très dur. Ma première journée a commencée à 7h du matin jusqu’à 4h du matin le lendemain. J’avais compris ce qu’était être assistant : être debout toute la journée, être au service des autres. C’est aussi comme cela qu’on apprend et j’ai apprécié ces moments.

Au terme de ce stage le studio Zéro m’avait laissé entendre que j’aurais pu avoir une place et travailler pour eux mais j’ai pensé que c’était trop tôt. J’ai préféré faire un autre stage derrière, chez RVZ (le plus gros loueur de matériel photo et cinéma en France), pour connaître vraiment toute la technique photographique. J’étais content de voir que les gens appréciaient mon travail et mon investissement, mais je voulais encore attendre quelque chose d’autre.

Deuxième année d’étude, troisième stage, je postule et suis pris comme assistant de Cathleen Naudorf. C’est une demande particulière vers une photographe que vous appréciez ? Quelle durée, quelles conditions proposiez-vous pour ce stage ?

J’ai postulé pour travailler avec elle car j’apprécie son style photographique. J’avais déjà fait, avant de la rencontrer, un exposé sur son travail pour mon école. Je voulais faire découvrir son travail à mes profs et aux élèves car c’est vrai qu’il n’était pas encore très connu dans le monde de la photographie.

Dans le cadre d’un stage pendant mes études c’était au début un stage d’un mois et demi. Très vite, elle m’a dit que si j’étais intéressé je pourrais rester et travailler pour elle. C’est vrai que j’avais eu la chance de voir ce que c’était de travailler en direct et ça m’avait plu (notez : on dit "travailler en direct" lorsqu’on est premier assistant ou seul assistant du photographe et qu’il nous confie beaucoup de tâches intéressantes et on dit "assistant du photographe" lorsqu’on est assistant de plateau, assistant du studio. Il y a une hiérarchie parmi les assistants). Même sur un plateau lorsqu’on s’entend bien avec le photographe on déjeune avec lui, on discute, mais ce n’est pas aussi intéressant que de travailler en direct avec lui.

Lorsqu’elle me propose donc ce poste je prends cette chance pour moi, malgré que j’aie au départ bien réfléchi pour savoir si c’était vraiment ce que je voulais. C’est vrai qu’au départ j’étais parti pour faire 5 ans d’études dont 3 ans avec l’école Louis Lumière, et que j’allais m’arrêter au bout d’un an et demi… J’ai questionné mon école, je me suis questionné moi-même. J’ai pris la décision d’accepter et après coup je pense que c’était quelque chose de bien. Quand je vois les problèmes qu’il y a dans le métier, je pense que j’ai fait le bon choix. J’ai peut-être délaissé certaines parties de la technique, l’optique pointue, sensitometrie, etc... mais j’ai aussi appris différemment et je n’ai pas eu d’apprentissages inutiles.

Comment définir le travail de l’assistant qui "travaille en direct" ?

Ça dépend bien sur du photographe. L’égo détermine souvent le nombre d’assistant. Il ne faut pas avoir honte de le dire, certains photographes ont jusqu’à dix ou quinze assistants ! De mon côté je pense que ce n’est pas utile et qu’en délaissant le travail, le photographe délaisse une part de qualité. Même pour une grosse campagne, pour un gros shoot, avoir trois ou quatre bons assistants c’est bien suffisant à mon avis.

Après il reste la hiérarchie qui est très importante en photographie. ça je l’ai appris dès les premiers jours en studio : il ne faut pas marcher sur le travail des autres et respecter "son supérieur".

Avec Cathleen Naundorf vous êtes le premier assistant, donc vous avez toutes les attributions ?

J’ai eu la chance de connaître ce qu’était d’être un "petit" assistant pour justement voir ensuite quelle était ma chance de travailler avec Cathleen Naundorf : en temps normal un assistant, même le premier, est convoqué 99% du temps uniquement pour les shootings. Avec elle c’était différent car elle travaille sur des projets personnels et ne répond pas à un travail de commande. Elle a différent types de besoins et l’assistant du photographe devient assistant généralisé.

C’est très particulier à elle alors ?

Oui, je ne pense pas qu’il y ai beaucoup de personnes qui travaillent comme ça. Il y a Paolo Roversi ou dans le temps Richard Avedon, mais c’est très rare d’avoir vraiment l’assistant qui vient tous les jours pour exercer divers tâches. J’en étais arrivé au point même de pouvoir diriger le studio pour qu’elle puisse aller à ses rendez-vous, voir même à l’étranger, l’esprit libre avec quelqu’un qui assure les arrières. En plus des tâches très courantes comme les mails ou le rangement, vente de tirages, avis sur la cote de son art, choix des retouches, couleurs, graphismes, j’ai eu mon mot à dire sur tout. J’ai eu la sensation d’être un conseiller plus qu’un assistant. J’ai pu aller aux défilés de haute couture, j’ai pu donner mon avis sur le choix des robes des modèles, j’ai pu proposer des nouveaux créateurs qu’elle aurait pu apprécier, et dernièrement j’ai pu travailler sur la préparation de son livre qui va paraître prochainement, c’est vraiment un travail très complet, et une vraie chance qu’elle me donne cette opportunité.

Quelle rémunération pour l’assistant de photographe ?

D’un point de vue général, dans le milieu de la photographie (comme dans d’autres comme le cinéma ou la mode, des milieux tous très courtisés), il y a beaucoup d’exploitation. Des assistants, comme de tout le monde. Au départ on amène le café, ensuite on essaye de montrer ses capacités mais il ne faut pas commencer trop vite au risque de passer pour un arrogant. C’est ce qui m’est arrivé d’ailleurs à mes débuts au Studio Zéro. C’était de ma part de la bonne volonté et pas de l’arrogance mais il a fallu un moment pour que ce soit compris comme tel.

Lorsqu’on commence enfin à être payé, il faut savoir que c’est correct ramené au mois, mais il ne faut pas compter ses heures… De toute façon je pense que si on fait ce genre de travail pour ces métiers, on ne compte pas ses heures, par défaut.

Vos conseils pour un jeune photographe ?

Rester discret mais compétent. Comprendre l’égo du photographe et ne pas se mettre en avant. Un assistant est quelqu’un qui est dans l’ombre mais qui a tout le temps un œil sur le photographe (ou l’assistant qui est au dessus de nous dans la hiérarchie) pour voir s’il a un besoin quelconque.

Si demain vous étiez photographe…

… j’aurais du mal à avoir un assistant ! C’est certain. Mais c’est aussi car dans mon cas je suis assez timide et que j’ai du mal à diriger les gens. Mais dans tout les cas je sais que je n’aurais pas plus d’un ou deux assistants.

Lorsqu’on est le premier assistant d’un bon photographe, il peut devenir aussi une forme de mentor ?

Je crois d’abord que pour être assistant d’un photographe il faut respecter son travail, et respecter aussi, bien sur, la personne. Lorsqu’on fait d’un photographe son mentor c’est plus en rapport avec une inspiration.

Un mentor pour moi c’est même plutôt un exemple. Concernant Cathleen Naundorf et avec tout le respect que je lui dois, elle a pu m’apprendre beaucoup de choses qui font partie de ma formation de photographe et l’affinement de mon œil, pour autant je ne me retrouve pas personnellement dans ses photos et donc je sais que je ne dirais pas d’elle que c’est mon mentor. Ça n’empêche pas que je la remercie de m’avoir pris pour ce poste.

Avec ce vécu professionnel, vers quelle carrière photographique vous souhaitez-vous diriger ?

C’est vrai que je garde une affection pour le reportage, et que d’avoir travaillé dans le milieu de la mode me donne de moins en moins envie de faire des photos pour la mode. J’aime travailler à la chambre, prendre mon temps pour faire des photos, faire des croquis avant la prise de vue, effectuer un travail en amont, à la manière, presque, du travail d’un peintre. Tout ça je le dois à Cathleen Naundorf, même si j’avais cet esprit avant c’est avec elle que je l’ai renforcé. Et du coup je ne suis pas sûr que la mode soit prête à m’accepter et que je sois prêt à accepter ses contraintes.

Aujourd’hui quand on doit faire des photos de mode pour un journal ou un magazine, on nous impose tout un staff pour le shooting et le photographe a pour seule latitude le cadre et le style de lumière. Avec Cathleen Naundorf c’était très délicat vu qu’elle a un travail très personnel. Donc le peu de journaux avec qui nous pouvions imposer une vision personnelle de shooting, nous étions systématiquement confrontés à un styliste qui nous importunait et qui nous empêchait de travailler d’une manière créative. De mon point de vue un photographe est avant tout un styliste, et si quelqu’un veut le faire à sa place ça ne peut pas marcher. Je pense vraiment que c’est pour cela que nous avons des problèmes aujourd’hui dans la mode, des problèmes d’image et des problèmes avec les photographes. Je crois qu’il nous manque les grandes personnalités comme Avedon ou Irving Penn à qui on n'imposait pas un styliste bien sûr.

Du coup si pour moi, idéalement, je me dirigeais vers la photo de mode, j’ai changé maintenant et je travaille plutôt sur des natures mortes et des portraits. C’est vrai aussi que je n’avais pas eu beaucoup de temps pour moi lorsque j’étais auprès de Cathleen Naundorf, avec des horaires très conséquents. Mais l’avantage de la nature morte c’est qu’elle reste sur ma table pendant une semaine et que je peux prendre mon temps, m’appliquer sur les éclairages et des prises de vue à la chambre.

Ces photos, vous les montrez ? Vous les intégrez et les assumez comme la naissance de votre style en tant que photographe ?

Ces photos, je commence à les montrer, et j’en ai parlé un petit peu avec des gens : dans le monde de la photo en général (à fortiori dans le milieu de la mode), il faut savoir où on se place. Lorsqu’on est jeune photographe et assistant, il faut dissocier complètement l’un de l’autre. Quand je parle avec Cathleen Naundorf, je suis assistant. De temps en temps je lui parle en tant que photographe mais dans ce cas là je suis plus dans une relation amicale. Dans son cas elle est parfois ouverte pour parler des mes photographies, mais en général les autres photographes me rappellent à ma condition d’assistant. Le photographe, c’est eux. Ils ne veulent pas savoir si on fait de la photo, du dessin ou de l’aquarelle. Il faut vraiment faire attention à ça.

De manière générale, je pense qu’il faut montrer son travail quand notre projet est fait et que notre style est fait. Le faire avant c’est se tirer une balle dans le pied. Je commence à avoir quelques photos qui sont intéressantes à montrer, d’ailleurs j’étais appuyé par Cathleen Naundorf et ça m’a aidé énormément. Mais je ne veux pas trop montrer mon travail avant d’être prêt. Aujourd’hui quand je donne une carte de visite, c’est en tant qu’assistant et pas en tant que photographe.

J’ai eu la chance qu’on me donne un projet commercial pour une marque automobile, pour faire un catalogue, ça n’avait rien à voir avec mon style photographique, c’était une aparté. Mon but est de devenir photographe et je dois respecter les choses à faire, et à ne pas faire. Il y a des jeunes qui vont faire un shooting très jeune pour Elle ou Marie Claire, et qui risquent de rester avec Elle et Marie Claire très longtemps. Si ils veulent atteindre ensuite des magazines plus "pro", ils seront étiquetés avec leur passé. Certains photographes travaillent pour La Redoute, se payent très très bien, mais ne peuvent plus jamais en sortir. Quand ça m’est arrivé de les croiser j’ai vu qu’ils sont complètement perdus. Ils ne savent même plus quel style ils veulent appliquer à leurs photos. Ils demandent à leur assistant de leur faire un éclairage « à la Richardson» ou autre, et en restent là, c’est dramatique.

Donc la carrière rêvée pour vous est une carrière réaliste, artistique, et en évitant les impasses du métier.

Voilà. Je crois même que je préfèrerai travailler dans un autre métier que la photo pour garder mon esprit et ma liberté photographique, plutôt que de travailler pour La Redoute, Marie Claire, ou même pour Vogue quitte à très bien gagner ma vie. Car je ne veux travailler pour aucun magazine. Si un jour j’ai de la chance, je travaillerai pour des magazines mais avec mes propres contraintes. Et pour en arriver là, il faut être un très grand.

Si les natures mortes sont pour le moment un travail personnel de recherche, je pense plutôt à terme m’épanouir professionnellement et artistiquement dans le portrait. C’est aussi un travail personnel sur moi, et c’est intéressant d’un point de vue relationnel et social, dans la manière dont on dirige le sujet lors de la séance photo.
C’est aussi une œuvre qui peut être narcissique car lorsqu’on regarde un portrait, ce qu’on voit n’est pas le sujet photographié mais le photographe lui-même. Dans un portrait d'Avedon, les informations les plus intéressantes ne sont pas au niveau du sujet en lui même, mais de ce qu'Avedon en fait. J’aimerai travailler cet aspect et le portrait m’inspire beaucoup.

Propos recueillis par RD

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